Lycée Victor Hugo
Ecrire son épopée : Le voyage initiatique, l'espoir d'une autre vie, l'épreuve
Un mot
À la fin de la séance, je leur ai demandé de lire leur production à voix haute sans aucune interruption, tel un flot continu, et j’ai eu la fugace sensation de voir un groupe d’écrivains dans une barque fragile."
Aurélie Namur
Aurélie Namur
auteur
J'ai eu, à plusieurs reprises, l'impression de sentir le souffle de la création, et de voir une pièce se monter devant mes yeux.
L'équipe enseignante
Les réalisations

En bref

l'établissement
Lycée Victor Hugo
la ville
300 avenue Louis Médard 34401 Lunel
la classe
1ère ES
les intervenants
L'auteur : Aurélie Namur | Sandrine Hylari Ferrini (enseignante en lettres), Elsa Fenoy (documentaliste)
le thème
Ecrire son épopée : Le voyage initiatique, l'espoir d'une autre vie, l'épreuve

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Noms des élèves : 
Justine André, Emré Ayyildiz, Victor Barcus, Antoine Bedu, Claire Blanca, Thomas Boucherdoud, Ugo Castro, Estelle Ceysson, Tony Chêne-Bréban, Emma De Prado, Aymeric Du Boisgueheneuc, Meven Duvauchel, Jawad En-Nejmy, Estèle Galvez, Romain Genos, Nicolas Georgeault, David Gonçalves, Maxime Grousset, Sofia Lastra de Natias, Johanna Le Clech, Nicolas Madrid, Antonin Moffront-Nault, Alexandra Mortet, Pierre Naegele, Laura Omnes, Gautier Pagès, Pia Pailhories, Léa Pascal, Camille Peauger, Sara Pujolas, Enzo Rizzoli, Chloé Sanchis, Marion Saran, Carlos Sardinha-Calderon, Océance Sohier, Alice Théron.

 

 

Pour Lampedusa

Scène 1
Le naufrage


L’obscurité. Au lointain, des flammettes. Dans une barque au milieu de la mer.

 

VOYAGEUR 1. – Qu’est-ce qui se passe ?

VOYAGEUR 2. – Rien, il ne se passe rien !

VOYAGEUR 3. – Il se passe quelque chose… ?

VOYAGEUR 2. – Taisez-vous.

VOYAGEUR 4. – Le moteur vient de s'éteindre !

VOYAGEUR 3. – Qu'est-ce qui se passe ?

VOYAGEUR 2. – Tu penses savoir ce qui lui arrive ?

VOYAGEUR 4 – Non je n'en sais rien, il fume !

VOYAGEUR 2. – Le moteur s'est arrêté.

(Les voyageurs s'affolent)

VOYAGEUR 3. – C'est sûrement une panne d'essence…

VOYAGEUR 4. – Le moteur ! Il est en train de nous lâcher !

VOYAGEUR 1. – Hé ! Il y a de l'eau dans le bateau…

VOYAGEUR 5. – Il y a un trou dans la barque ! Il faut vider l'eau !

VOYAGEUR 1. – Impossible…

VOYAGEUR 5. – Bien sûr que si, essayons. Dépêchez-vous !

VOYAGEUR 4. – On n’arrivera pas au bout…

VOYAGEUR 3. – Ah bon ? Et pourquoi ?

VOYAGEUR 1. – Regarde au fond, il y a de plus en plus d'eau.

Certains pleurent. Prient. Vomissent.

VOYAGEUR 4. – Nous ne sortirons pas vivants de cette traversée.

VOYAGEUR 2. – La décision des dieux sera la bonne.

VOYAGEUR 4. – Et merde !

On entend un cri.

Scène 2
Le Chœur des noyés

 

Là-bas c'est beau, frais, grand, énorme, gigantesque, là-bas c'est des falaises abruptes qui n'attendent que moi. Des chutes vertigineuses. La nature à perte de vue, l'eau, la terre, le ciel et l'air.
Là-bas, il y a des maisons partout, des gens avec le sourire à longueur de journée, il fait froid de temps en temps.
Ce sera immense. Tout sera immense. La vie se fera dans un bruit permanent et il sera impossible de passer une journée sans croiser quelqu'un. Les gens seront pressés et tout ira très vite. Là-bas, il y a un monde merveilleux où les villes sont remplies de commerces…
Là-bas, je pourrai enfin vivre. Je ne sais pas si c'est vrai, mais je veux y croire. Il n’y aura plus tout ce sable par terre, il y aura des maisons, des vraies avec un toit, une porte et tout ce qu’il faut, pas ces vieilles cases qui s’envolent au premier coup de vent. Le sable chaud et aride sera remplacé par du goudron.
Par du goudron froid.
Nous serons dépaysés.
Là-bas, enfin je vivrai.

Je serai chef d'une petite entreprise.

Riche.

Cultivée.

Marié.

Intégrée.

Papa.

Heureux.

Tout le monde est heureux, là-bas : les personnes pensent au futur tout en profitant du moment présent.
J'ai toujours entendu que les gratte-ciels montaient dans les nuages… que le ciel n'est pas de la même couleur, et que les oiseaux dansent.
Là-bas, il y a de l'espoir dans chaque recoin.
Je serai comme eux, là-bas.
Je serai la vraie moi.
Europe me voilà.
Libres…
Musique ou chants.

Scène 3
Le touriste alpha

Un couple entre, les mains dans les poches. Ils discutent, mirent les étoiles.

 

LE TOURISTE ALPHA. – J'étais en train de marcher au bord de la plage avec ma copine…

LA COPINE DU TOURISTE ALPHA. – Nous avons tellement de liberté ici…

LE TOURISTE ALPHA. – …et tout à coup, elle me dit :

LA COPINE DU TOURISTE ALPHA. – Des personnes sont allongées !

LE TOURISTE ALPHA. – Cela paraissait bizarre, car c'était en plein milieu de la nuit et la plage était déserte. Donc ma seule réaction fut d'aller les voir, il y en avait quatre.
Ils étaient à bout de souffle, mon réflexe fut de les mettre sur le dos.
L'homme me parla et me dit :
« On a nagé jusqu'ici, d'autres n'ont pas tenu le coup et se sont noyés après le naufrage. Le bateau a coulé après avoir percuté une grosse vague, on les a perdus. »

LE TOURISTE ALPHA. – Ne vous inquiétez pas monsieur, ce sont des faits qui arrivent quand on en prend le risque. Votre famille va bien, c'est l'essentiel, levez-vous s'il-vous-plaît, allez-y doucement en vous levant, et venez on va chez moi pour la nuit.

Scène 4
Galerie des personnages

 

ELKATORO. – Je m’appelle Elkatoro Ibrahim.

ALICIA. – Je m’appelle Pobana Alicia.

ELKATORO. – Je n'ai pas d'incroyables rêves.

MARIE-THERESE. – Je m’appelle Marie Thérèse et je ne sais pas nager.

L’ENFANT. – Moi j’ai 10 ans !

ALICIA. – Je suis stérile.

L’ENFANT. – Moi j’ai 10 ans !

ELKATORO. – Je fuis parce qu’ici on nous bombarde, il y a la guerre. Et puis il fait chaud, et puis c'est la misère. Même cloitré chez soi on est en danger. Je ne veux plus avoir cette peur au ventre de mourir demain.

ALICIA. – Je suis stérile mais je vis avec ! Chaque jour j’ai le sourire. Je pourrais faire fortune en ouvrant un tabac immense. J'ai entendu dire qu'en Europe les gens consommaient beaucoup de cigarettes.

BRAHIM. – Je m’appelle Brahim Mamadou, je suis pêcheur, alcoolique et je ne supporte plus les hommes de mon pays.

ALICIA. – Je pars parce qu’ici plus personne ne rit.

L’ENFANT. – Moi j’ai 10 ans !

BRAHIM. – Je ne sais pas si je serai plus heureux. Peut-être bien que c'est pire ?

DEDE. – J’ai un bras plus grand que l’autre ; je suis fils d’un terroriste, mes amis m’appellent Dédé. Je veux aller loin de cette terre qui brûle de soleil pour vendre mes fruits bios.

MAMADOU. – Mamadou. J’aime m’allonger la nuit chez moi et regarder les étoiles en rêvant à une vie meilleure.

DIALY. – Dialy.

Scène 5
Les touristes bêta et gamma 

Un couple entre. Discute. Lunettes de soleil, serviettes…

 

LA TOURISTE BETA. – Nous avons tellement de liberté ici…
Au point d'avoir des agents de sécurité dans les rues !
Tellement de nourritures qu'on en jette. On nous offre tellement de routes pour aller partout qu'on en pollue l’atmosphère avec nos voitures. Il y a plus de téléphone que d'homme, pour communiquer avec nos familles, nos amis…

LE TOURISTE GAMMA. – Et rencontrer le cancer.

LA TOURISTE BETA. – Les rues remplies de gens ignorants qui ne font attention à rien à part eux-mêmes.

LE TOURISTE GAMMA. – Heureusement qu'on a accès aux soins facilement…

LA TOURISTE BETA. – La nature dans ces villes est rare, elle est parfois emprisonnée dans des parcs où les gens cherchent de la sérénité.

LE TOURISTE GAMMA. – J’étais en train de marcher sur le sable quand tout à coup j’ai vu courir non loin de moi des sauveteurs, je ne comprenais pas ce qu’ils faisaient. Ils se précipitaient sur leurs jet-skis et leurs zodiacs. Je me suis approché de l’un d’eux pour lui demander : Et mec salut, qu’est-ce qu’il se passe ?

UN SAUVETEUR. – Un bateau de migrants vient de couler à 2 Miles.

LE TOURISTE GAMMA. – Chaud, et y a des survivants ?

UN SAUVETEUR. – On n’en sait rien mais il y a très peu d’espoir, bon il faut que j’y aille.

LE TOURISTE GAMMA. – Le soir aux infos, ils étaient formels : pas de survivants…
Paix à leurs âmes.

De la musique ou des chants.

Scène 6
Le chœur des noyés 

 

Dans mes poches il n'y a plus rien.
Sauf les grains de sable du désert.
J'ai tout perdu pendant la traversée. J’ai perdu mon ami aussi.
Mes poches sont le reflet de mon âme.
Vides.

Plus rien.
Tout a disparu.
Mes sous, mes photos, ma vie.

Dans mes poches, il y avait mon espoir. Le dernier dessin de ma fille. Rien de plus. La dernière image de son sourire fier de m'offrir une énième représentation de notre vie.

Dans mes poches, je me rappelle qu'il y avait un bracelet en or plaqué que ma grand-mère m'avait offert lors de mon baptême, c'est un beau souvenir.
Et puis un poignard.

Dans mes poches, il n'y a pas de couteau, rien de tout ça ! Dans ma poche il y a un pendentif avec des photos de ma fille.

Dans mes poches, il y a un trou. Un trou qui ne me gêne pas. Il donne sur le sol, mon sol. Le sol aride du désert.

Un briquet et des cigarettes pour fumer quand le stress du voyage me gagne. Mon passeport trafiqué, des pastilles à l'eucalyptus et puis il y a du sable, beaucoup de sable…

Certainement à force de dormir par terre.

La mer a tout emporté…

Scène 7
Une voix 

 

Tu ne dois pas te sentir seul, nous sommes là, présents tout autour de toi, nous t’aiderons à te sentir moins seul. Accroche-toi à nous et fais-nous confiance, nous te laisserons pas dans ta solitude, nous te voyons, nous te sentons, nous savons tout.

 

Lunel, 20 novembre 2015- 22 mars 2016.

Souvenirs, souvenirs
L'auteur

Aurélie Namur

Auteur
Théâtre

Pour faire plus ample connaissance avec l'auteur, cliquez sur ce lien

namur aurelie

En tant qu’actrice et comédienne, je m’étais fixé l’objectif, pour l’opération « Auteur au lycée » - en complicité avec Madame Hylari-Ferrini – de produire une (courte) pièce de théâtre écrite puis lue par les 36 lycéens.
Je leur ai proposé d’écrire à partir des drames qui secouent les migrants aux frontières terrestres et maritimes de l’Europe. Ce point de départ - en plus de les toucher/interpeller - leur permettait d’éviter l’autofiction qui, m’a-t-il semblé, aurait pu en bloquer certains.
Les séances s’ouvraient tantôt par le visionnage d’un extrait de reportage, tantôt par la lecture d’un texte, tantôt enfin par l’observation d’une image en écho à la thématique.
Très vite, le temps de l’écriture sonnait et, à partir de contraintes simples, les lycéens cherchaient en eux et loin d’eux, les mots sanglots, révoltés, pleins d’humour, qui noirciraient leur cahier vierge.
Il y a eu une séance magique, la troisième, que je garderai en mémoire : les élèves devaient se saisir d’une phrase qui les avait interpellés dans le reportage tout juste visionné ; (j’avais pour ma part, retenu celle-ci : « Dans la barque, grâce à mon couteau, j’ai les pieds au sec »). Dans un silence rare, les lycéens, médusés, concentrés, s’appliquèrent à entrer en fiction. Ils imaginèrent leur personnage, son secret, son défi, sa mort, une deuxième vie, en résonnance avec la phrase qu’ils avaient choisie.
Je leur ai trouvé le regard de l’enfant qui vient de découvrir un bâton, et pour qui le bâton prend la forme d’une épée, d’un sabre laser, puis enfin l’enfant décide que ce bâton est un arbre ou les fondations d’une cabane et il part encore plus loin, en aventure d’écriture. La salle de classe s’était transformée en un terrain de jeu aussi bien qu’en une ébénisterie.
À la fin de la séance, je leur ai demandé de lire leur production à voix haute sans aucune interruption, tel un flot continu, et j’ai eu la fugace sensation de voir un groupe d’écrivains dans une barque fragile.
La pièce Pour Lampedusa est l’aboutissement de cette traversée. J’en ai bâti la dramaturgie en m’inspirant notamment de celle de 11 septembre de Michel Vinaver, pièce qui rend compte elle aussi d’une actualité à vif et traumatique. Je n’ai rajouté aucun texte de ma plume.
La séance de mise en voix fut une des plus belles séances. Les 36 lycéens furent tantôt acteur/trice, tantôt spectateur/trice, tantôt auteur/trice qui déplore les incohérences de sa pièce et propose des ajustements… mais il n’était plus temps : la cloche venait de sonner. Finalement, c’est court, 6 séances, trop court nous a-t-il semblé, d’autant que les lycéens sont nombreux, au nombre de 36…
Je terminerais par cette magnifique surprise que nous offrit le club théâtre du lycée, qui a choisi de s’emparer (sur proposition de leur intervenant) de la pièce Pour Lampedusa et de la monter pour le spectacle de fin d’année. Quoi de plus valorisant pour ces jeunes lycéens/auteurs, que d’entendre leur texte non plus seulement lu par eux-mêmes mais également mis en scène, incarné par d’autres, faisant ainsi, « œuvre commune » ?

L'établissement

Lycée Victor Hugo

300 avenue Louis Médard

34 401

Lunel

Chef d'établissement

M. Bernard Lecompte