Lycée Pablo Picasso
La traversée inconnue
Un mot
Odyssée multiple, et polysémique, où nous nous projetons, où nous retrouvons l’écho de nos doutes, de nos peurs, de nos folies…
Marion Poirson-Dechonne
Marion Poirson-Dechonne
auteur
Les réalisations

En bref

l'établissement
Lycée Pablo Picasso
la ville
120 Av Jean Gilles 66028 Perpignan
la classe
Seconde
les intervenants
L'auteur : Marion Poirson-Dechonne | Etienne Firobind ( enseignant lettres classique, cinéma audiovisuel), René Llored (documentaliste)
le thème
La traversée inconnue

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La traversée inconnue

Les pages que vous tenez entre les mains sont la reproduction des pages de deux carnets, retrouvés dans une voiture incendiée… Il n’y avait aucune trace des occupants, et de nombreuses pages ont disparu, notamment la fin, dans l’incendie.
Il s’agit donc d’une reconstitution de ce qui devait se trouver à l’intérieur.
Le texte original était écrit dans un dialecte syrien peu courant, cela se traduit parfois par des traductions approximatives ou maladroites.
Dans le cas où vous reconnaîtriez les protagonistes, dont nous sommes sans nouvelle, merci de contacter le SRPJ de Paris.

Haletant, essoufflé, j'arrive en bas de l'appartement 207. Mon cœur palpite à toute vitesse. Je suis au 16 rue de l'Ange. Que s'est-il passé ? Devons-nous en faire tout un drame ?
Je sonne encore et encore…
Personne.
L'appartement est vide. Je décide alors d'attendre un locataire pour m'ouvrir la porte de l'immeuble. Une vingtaine de minutes plus tard, un de ces voisins sort, je le connais de vue, il est toujours aussi effacé.
- Bonjour, ai-je murmuré tout près de lui.
Ma parole reste en suspens. Il ne prend même pas la peine de me répondre, mais peu importe. Je me presse ! Son appartement est au 7ème étage. L'ascenseur est en panne, je suis obligé de gravir les escaliers. Je viens de pousser une femme avec ses deux enfants, elle râle, l'escalier est étroit et je cours. « Appartement 207, appartement 207 ! ». Il est au bout du couloir, j'allonge le pas jusqu’à la porte de son appartement. Je sonne, aucune réponse. Je frappe ; seul le silence me répond. Une idée me passe par la tête, mais j'hésite, elle me semble excessive. Après tout je dois savoir ! Je décide d'enfoncer la porte. Les yeux exorbités, je découvre l'appartement dévasté, comme si un ouragan était passé. Le canapé est retourné, la télé brisée, les tableaux lacérés, les vêtements réduits en lambeaux… Je tombe de haut. Les larmes me montent aux yeux. Tout est cassé, déchiré, renversé. Je cris son nom jusqu'à épuisement, elle n'est pas là. Chaque parcelle de son appartement est détruite. Je parcours le lieu des yeux, jusqu’à que ces derniers s'attardent sur un petit carnet, avec la couverture recouvert d'un cuir noir et une sangle pour permettre sa fermeture. Je cherche un endroit pour m'asseoir dans cet appartement. Je pousse à l'aide de mon pied les quelques morceaux de vase brisé et de morceaux de bois. Me voilà assis. Je l'ai entre les mains et me sent mal à l'idée de l'ouvrir et de regarder ce qui s'y trouve à l'intérieur. Dans cette pénombre obscure, je déchiffre à peine la première de couverture. Le vent fait grincer la charpente comme si ce vieil appartement respirait, les branches des arbres s’entrechoquent contre les vitres, des gouttes d'eau retentissent contre la paroi du lavabo de la salle de bain, je me sens comme… épié. Cette sensation presque dérangeante me rend impuissant. Je n'arrive pas à tourner la page de ce vieux bouquin si détérioré. Les bruits s’intensifient et deviennent de plus en plus persistant. J'ai peur. J'ai peur de découvrir des choses atroces dans son journal. Je l'ouvre avec cette idée de violer l'intimité de ma sœur, mais ma curiosité prend le dessus sur ce sentiment de pénétrer dans sa vie intime. Sur la première page, il y est écrit d'une encre bleu foncé, « Mon voyage », c'est tout ce qu'il y a d'écrit sur cette seconde de couverture. Avec prudence et délicatesse je tourne cette page, mes doigts tremblent, je n'ose pas.
Je suis Salim et ma sœur Amira a disparu.

Mercredi 11 novembre

Aujourd'hui mon frère et moi sommes orphelins, aujourd'hui maman est morte. Elle fut touchée au cœur par une balle qui me brisa également. Les frappes à Damas se succèdent, la ville se transforme en un champ de tirs. Notre quartier chrétien de Bab Touba à l'est de la ville, proche de la chapelle Bab Kisan, où nous vivons est devenu désert.
Je me souviens à quel point la vie était si belle auparavant.
Autrefois, Maman m'emmenait au souk Al-Hamidiyah de Damas, j'aimais sentir les épices sur les étables ! Maman nous achetait souvent des cornes de gazelle au doux parfum d'oranger.
Autrefois, après l'école, je sortais avec mes amis dans les rues de Damas ; nous prétextions à papa que nous faisions nos devoirs, en réalité on achetait des gâteaux puis on se cachait dans une petite cabane, à l'abri des regards.
Il n'en reste que je n'ose plus sortir à cause des frappes qui nous touchent depuis ce matin. Les murs tremblent si bien que je me mets à trembler de peur.

Jeudi 12 novembre

La nuit fut rythmée par les bombardements et des cris. Ce matin, je ne pus me retenir, je descendis à toute allure dans les rues pour constater le triste spectacle. Les immeubles étaient détruits et il y avait des corps à terre. Mais que se passe-t-il ? Ces morts sont insensées et me désolent au plus profond de moi.
Désormais les coups de feu retentissent sans cesse et les vies s'effondrent comme les immeubles touchés par les frappes. La ville n'est plus que ruines et poussières. L’appartement a été touché par un obus, nous vivons cachés avec mon frère dans les restes de l'immeuble avec nos quelques voisins. Sortir de cet abri est comme signer son arrêt de mort.

Mes yeux s'élargissent au fil de la lecture, des sueurs froides parcourent tout mon être, je tremble. Une goutte de sueur perle ma tempe, sûrement dû à la pression et au stress. Je fais le vide dans ma tête et essaye de me calmer. L'angoisse de savoir ma sœur disparue me paralyse. Ce journal, qui ne paye pas de mine, jeté là sous une pile de vêtements sales, renferme un véritable trésor. Je n'avais pas compris au début, mais petit à petit la vérité me saute aux yeux. C'est en lisant ce journal que j'apprends tout ce que je ne savais pas sur elle. Les horreurs qu'elle a vécu, les souffrances aussi bien physiques que mentales, la peur de ne jamais arriver à destination, la peur de la mort… Je m'en veux de n'avoir jamais posé de questions au sujet de sa vie avant ici, je m'en veux terriblement. Je n'accordais pas d'importance à ces petits détails qui font qu'une personne est ce qu'elle est, jusqu'à ce qu'elle disparaisse. Un vide se forme au creux de ma poitrine, et de multiples questions se bousculent dans ma tête. Le souvenir de notre enfance me fait verser une larme. Une rafale de vent fait claquer un volet, ce qui me fait sursauter, la peur me gagne petit à petit. Je transpire, mes mains sont moites et je continue de lire. Les yeux se déplaçant frénétiquement d'un mot à l'autre, je ne peux me détacher de ce recueil que lorsque des tambourinements se font entendre à la porte de l'appartement. Je n'ai aucune idée de pourquoi je glisse le journal à toute vitesse dans ma veste et me sauve par la fenêtre de la salle de bain. J'entends un défoncement de porte derrière moi, et je sais que si je reste ici, j'aurais de graves ennuis. Or pour retrouver ma sœur, personne ne se mettra sur mon chemin. Le cœur battant à tout rompre, je saute par-dessus l'escalier de secours, me découvrant des capacités physiques inconnues jusqu'à présent. Je monte dans ma voiture, et démarre en trombe. Il faut que j'éclaire ce mystère. Ce mystère de toute une vie.

Vendredi 13 novembre

Aujourd'hui, les extrémistes ont trouvé mon frère. Comment allons-nous faire ? Salim ne doit pas prendre les armes, il ne peut pas prendre les armes. Il faut partir, je ne peux plus vivre dans la crainte et dans la peur. Je rêve d'une vie meilleure, Damas est une ville meurtrie et je ne compte pas le devenir à mon tour.

Samedi 14 novembre

Mon frère a été kidnappé.
Avec mes voisins nous nous sommes enfuis. Nous marchions la tête basse comme si tout notre malheur nous écrasait.
Je ne peux m'empêcher de penser à lui. Où est-il ? Est-il en bonne santé ? Personne ne peut me répondre. Mais je dois avancer. Mon frère m'a toujours dit qu'on aurait une meilleure vie. Et je vais continuer à me battre pour lui car moi j'ai eu la chance d'échapper à ces personnes malsaines qui mènent la terreur.
Un homme nous abrite dans son refuge de fortune le temps que le vent de terreur se calme, cesse. Je ne peux exprimer la tristesse qui me submerge. Chaque jour est une falaise à gravir.
L'homme qui nous a couverts s'appelle Salam, il prétend connaître des passeurs qui nous aideraient à partir de la Syrie. Il s'est engagé à nous amener hors de Damas dans la nuit de dimanche. C'est la seule personne sur laquelle je peux compter, ce n'est plus que ma dernière chance pour m'en sortir.
À ce moment même, une lueur d'espoir si inespérée apparut en moi, une nouvelle vie pourrait se construire loin des décombres causés par la guerre mais savoir mon frère dans les mains de ces meurtriers me glaçait le sang.
Salam a perdu sa sœur. Il m'a réconfortée comme si j'étais celle-ci. Maintenant je ne peux faire confiance qu'à lui-même si je le connait peu.

Après la lecture de ces quelques pages, je tremble, je vois mes mains sur la table qui ne s'arrêtent pas de gigoter, sans que je puisse contrôler quoi que ce soit. La sueur coule sur mon corps, ceci est sûrement dû à du stress, de la pression, une grande peur qui me traverse. J'essaie de fermer les yeux, assis sur ma chaise. Je me mets à faire le vide dans ma tête, en essayant de me calmer. Je suis plus tranquille, mais mon rythme cardiaque reste quand même élevé. J'ai peur pour ma sœur qui est peut-être en danger. J'ai toujours les yeux fermés, sur une chaise, quand j'entends le volet claquer derrière moi. J'ouvre les yeux en sursaut. Assourdis par le claquement, je me tiens les oreilles avec mes mains. Je me mets à paniquer de nouveau. Je commence à refaire le tour de l'appartement pour revérifier que personne n’y est. Personne dans la cuisine, personne dans le salon. Je me rassois sur ma chaise, et referme les yeux. Je repense à certains souvenirs de notre enfance en Syrie. Ce sentiment de tristesse qui me traverse l'esprit, me fait couler une larme. Toutes ces horreurs vécues dans notre pays natal, me reviennent.
J'ai le journal dans les mains, mais dans cette pénombre obscure je déchiffre à peine. Avec prudence et délicatesse je tourne la page suivante mes doigts tremblent, je n'ose pas. La page à moitié retournée je me lève d'un bond, je ne suis pas seul dans l’appartement, quelqu'un me surveille, il vient de faire tomber quelque chose. Je suis pris d'une panique. Je prends mon sac, le mets sur mon dos, attrape le journal et je cours le plus vite possible vers la porte entre-ouverte. Je ne prends même pas le soin de la refermer derrière moi. Je dévale les escaliers en trombe mon cœur palpite à toute vitesse.

Dimanche 15 novembre

Aujourd'hui mes sentiments se partagent entre l'angoisse de partir du passé et la crainte de vivre le futur. Une chose est sûre, je suis résignée à partir d'ici, mon frère m'avait toujours dit que si j'avais l'occasion de partir, il fallait que je le fasse quoi qu'il se passe.
La ville n'est plus qu'une ruine qui n'a ni début ni fin, tout se ressemble mais plus rien ne s'assemble.
Les frappes ont cessé depuis la nuit dernière. Le silence me rassure tout autant qu'il m'inquiète… Ils reviendront sûrement plus forts ou plus nombreux
Cette nuit sera la dernière à Damas. Sera-t-elle paisible pleine d'étoiles, tel un rêve ? Ou noire, tourmentée de tirs d'arme à feu tel un cauchemar.

Je tremble. Je suis en sueur, mes mains sont… crispées.
Un cauchemar. Depuis ce soir-là, je ne fais que des cauchemars. Une porte s'ouvre et… ma sœur morte. C'est toujours pareil. Je sors de mon lit et j'enfile un pull, l'air glacial provenant de ma fenêtre entrouverte me donne des frissons. Le soleil vient tout juste de se lever. Je me dirige vers la cuisine pour préparer mon café. Je m'assois sur le tabouret de la cuisine…
Le journal est là, sous mes yeux, il me nargue comme s'il connaissait la vérité. Je ne peux pas l'ouvrir, c'est impossible ! Un sentiment de dégoût m'envahit. Le bruit de la sonnette me sort de mes songes. Je sursaute ! Qui ça peut bien être à une heure pareille ? Je me dirige vers la porte et demande :
- Qui est-ce ?
- C'est moi, ta tante ! répondit-elle essoufflée.
Quelle surprise, ma tante ! Je ne l'ai pas vue depuis au moins trois mois. Elle me pousse et entre dans l'appartement.
- Je ne reste pas longtemps, me prévient ma tante, j'ai quelque chose à donner à ta sœur, où est-elle ?
- Elle… elle… a disparu, ai-je annoncé d'un ton grave.
- Comment ça, elle a disparu ! En es-tu certain ?
- La seule chose que j'ai trouvée en état est son journal.
- C'est impossible, tu mens ! Comment l'as-tu trouvé ? Explique-moi tout…
- Impossible… Mais pourquoi ?
Je tourne la tête vers le comptoir de la cuisine en désignant le journal du menton. Ma tante est stupéfaite. Elle prend son sac à deux mains et elle fouille, elle en sort un journal exactement identique avec la même couverture camel.
- Je ne sais pas où tu as trouvé ce journal, mais celui que je tiens dans mes mains en ce moment même est celui de ta sœur.
Cette fois-ci, c'est moi qui suis bouche bée. Je n'en reviens pas. J'en ai des frissons.
Elle m'explique qu'une semaine avant sa disparition, elle lui avait apporté ce carnet et qu'elle devait le lui rendre la semaine qui suivait. C'est pour ça qu'elle était là pour le lui rendre…
Je pose les deux journaux à côté. Les mêmes. Je ne sais pas ce qui m'arrive mais mes yeux se ferment et je perds connaissance. La dernière chose que j'ai vue, c'est ma tante qui se jette sur moi.

Lundi 16 novembre

La nuit dernière, nous sommes partis de Damas avec Salam comme promis. Nous étions une dizaine de réfugiés et nous nous sommes dirigés vers Beyruouth au Liban à l'aide d'un fourgon que Salam avait trouvé abandonné par l'armée. Quelques coups de feu retentirent avant que nous partions, ce fut comme une habitude pour moi. L'envie d'une nouvelle vie prit le dessus sur ma peur et lorsque nous fûmes hors de Damas une joie que je ne sus contrôler m'envahit au plus profond de moi.
Au cours du trajet Salam s'arrêta dans un village ravagé par une attaque. De nombreux soldats étaient morts. Salam récupéra leurs armes et nous les donna en disant « gardez-les, non pas pour combattre mais pour les vendre ». Une question me vint alors à l'esprit et me préoccupa jusqu'à l'arrivée « à quel prix les passeurs nous embarquent ? ».
Ce matin, nous sommes arrivés au port. Salam est réparti, sans dire un mot, d'un simple hochement de tête, il nous abandonna. Pourquoi est-il parti si rapidement ? Je ne le reverrai sûrement jamais.
Désormais je suis livrée à moi-même, je dois trouver un passeur qui accepte d'échanger mes armes à feu contre la traversée maritime. Le sommeil me guette, je n'arrive plus à écrire. Avec les autres syriens nous dormiront dans un campement de fortune.

Mardi 17 novembre

Ce matin, un passeur est venu nous voir. Il nous proposa de traversée pour 130 000 livres syriens. Je lui tendis les armes que Salam m'avait données. Il n'était pas satisfait et me demanda 30 000 livres de plus, mais je lui fis savoir que je ne les avais pas. D'un regard perçant, il me scruta de haut en bas puis il accepta.
La barque est étroite, nous sommes entassés les uns sur les autres. À tout moment l'embarcation peut chavirer et noyer nos vies qui fuyaient les coups de feu. Ma main se crispe sous l'effet du froid, le papier prend l'eau à chaque vague.
La nuit commence à tomber et soudain une intense lumière m'éblouit, mais je ne pouvais cesser de fixer ce point lumineux.

Vendredi 20 novembre

Trois jours s'écoulèrent, trois jours qui me submergèrent d'une telle peur. Mardi, mon écriture fut interrompue par la venue de deux gardes de côte. Ils nous scrutèrent avec leurs lampes frontales qui transperçaient la sombre nuit. Ils approchèrent leur bateau près de notre barque qui virait sans cesse de droite à gauche, je m'accrochai tant bien que mal sur le bord pour ne pas chavirer, mais le mal de mer me vint peu à peu. D'un ton froid un garde côte cria : « D'où venez-vous ? », un des nôtres lui répondit « De Syrie ». A ces paroles les gardes côtes partirent brusquement et notre barque chavira. Bon nombre d'entre nous ne savaient pas nager, on entendit des cris, et des vies s'envolèrent noyées par la mer. Je fus submergée de larmes, mais j'étais en vie, toujours accrochée au bord de cette de barque qui nous menait vers la mort.

Je me réveillai petit à petit, j'ouvris les yeux et m'aperçus que j'avais la tête cagoulée et les mains menottées avec un bout de corde. Je me trouvais dans le van qui m'avait enlevé en Syrie quand j'étais petit. Le van s'arrêta. Un homme ouvrit la porte et me prit par le bras en me criant d'avancer ; après avoir descendu quelques marches, il m'enlève la cagoule. Je suis dans une salle humide et malsaine. Cet homme inconnu prend un fouet et me torture. La douleur est si forte que je m’évanouis. Je me réveille sur un champ de bataille avec une arme à la main, le bruit des grenades me procure des sifflements dans les oreilles… insupportables. J'essaye de fuir, mais mon corps ne répond pas, puis je prends une balle dans le ventre et me vide de mon sang jusqu’à ce que je perde conscience. Je me réveille en sursaut.
- Allez réveille-toi ! Salim allez, réveille-toi !
Je reprends connaissance petit à petit. J’ai l'impression de me souvenir de moments quand j'étais plus jeune.
- Tata, tata, je me rappelle ! ai-je hurlé. Amira a toujours eu deux carnets, elle me l'avait confié un jour alors qu'elle me croyait endormi… mais je ne me souviens plus pourquoi ils sont deux…

Souvenirs, souvenirs
L'auteur

Marion Poirson-Dechonne

Auteur
Arts, jeunesse, policier, roman, nouvelle, théatre

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Odyssée, odyssées

Embarquement dès septembre pour une Odyssée littéraire, sans filet ni garde-fou, livrés aux caprices du hasard
Tandis que résonnent les voix d’Homère au lointain, d’Odysseos Elytis
De George Séféris poète des exils
Et dans les brumes de la Grèce du nord, les images de réfugiés, si prophétiques de Theo Angelopoulos, du Pas suspendu de la Cigogne au Regard d’Ulysse, croisent les boat people, les Albanais fantomatiques aux portes de la Macédoine, et Florina, ville frontière, vaste camp de transit
Florina préfigure la jungle de Calais
Errances d’un autre Ulysse, celui des frères Coen, dans un sud profond, de gospels et de minstrels, revisitant avec humour l’Odyssée
La grécité s’efface, pour laisser la parole aux migrants d’aujourd’hui, qui cherchent plus à fuir Ithaque qu’à regagner l’île natale
L’écho de Troie se rapproche, occupe le devant de la scène. D’ailleurs, toutes les guerres se ressemblent, ou presque.
Giraudoux s’est trompé car la guerre de Troie a eu lieu mille fois, depuis qu’il écrivait, comme une note d’espoir, dans Electre, « cela a un très beau nom, femme Narsès, cela s’appelle l’aurore »
La guerre
De plus en plus atroce dans ses déclinaisons et l’aurore abolie au profit de l’horreur
Ulysse au féminin fuit le lieu de la guerre
Touchante figure de proue, d’identification aussi, pour une jeunesse surfant sur Internet, navigation virtuelle sur les réseaux sociaux, périple de l’héroïne entre Syrie, îles grecques, France, Allemagne, fuir, toujours fuir
Ne jamais se trouver
Figure que l’on croit saisir, et qui, au fil des pages, pour l’auteur, collectif, comme pour le lecteur, devient de plus en plus fugace, sans jamais révéler cette part d’ombre qui nous hante, protégeant son mystère, y compris dans l’intime
Son frère, son alter ego, refaisant le parcours de son journal de bord
Tout un jeu spéculaire, miroirs privés de buée devant le visage des morts, résurgences mythologiques, rêves, transgressions, réels imaginés
Entre l’Orient et l’Occident, des destinations inconnues
Ulysse, qu’on considère comme le premier géographe, invente aussi le flash-back, le retour de la mémoire et le récit à la première personne, quand il aborde nu au rivage des Phéaciens,
Nausicaa à la fontaine dont parle Max Jacob, mort dans les camps, le plus beau hiatus de la langue française
Les pleurs d’Ulysse entendant le récit de l’aède, son hôte le presse de questions
Il dit alors son nom pour la première fois, et raconte
S’approprier son aventure, pour la rendre contemporaine : navigation poétique autant que virtuelle, lecture de cartes et de documents, visionnement d’images, jeux de langue, métaphores inattendues, clin d’œil, de celui, unique, de Polyphème, se muant tour à tour en lampe frontale, trouant les ténèbres avec sauvagerie, ou faisceau de phare qui se déplace dans l’épaisseur nocturne, aussi sombre que du naphte, à la mesure de notre effroi
Seul le chien est absent, celui qui meurt après 20 ans d’attente
L’universalité du texte ne s’épuise jamais, suscite d’autres textes, d’autres lectures
Odyssée multiple, et polysémique, où nous nous projetons
Où nous retrouvons l’écho de nos doutes, de nos peurs, de nos folies
Ce livre collectif, à l’allure de journal apocryphe pour unique lecteur, le frère de la disparue, en l’occurrence, est plein du souffle de la guerre, des fumées, des poussières, des ruines et des cris, des déchirures de Palmyre et autres villes martyres, Raqqa au nom de douleur rauque, des cœurs battant d’angoisse en attendant le passeur, personnage psychopompe qui les conduit sur l’autre rive, ou les livre à la menace des flots
Une errance erratique, à l’image de notre monde, plein de vacarme et de fureur
De transpositions narratives en focalisations multiples, le livre se fait, se défait point par point, tapisserie de Pénélope, sauf que dans ce récit, c’est elle qui cette fois part, bravant le danger de la route. Plutôt que de rester à Ithaque, elle prend la mer, dans une affirmation désespérée d’indépendance et de vie. Cet absolu, cet impensable désir de vivre, comme un cri, celui qu’on pousse à la naissance, pour affirmer son être au monde
Ici, plus précisément, être une femme, c’est bien ce qui se joue, dans ce califat qui nie le féminin
Oubliés, la mer couleur de vin, l’aurore aux doigts de rose. L’univers ici s’avère âpre et sombre, plein de lacunes et de mystère, comme ce journal retrouvé. La voix de Samira s’entend en filigrane. Silences et secrets la tissent, de l’intime à l’universel
La voile du bateau, affirmation contre le voile, qui dissimule les femmes aux regards, comme la tenture séparant des fidèles la femme et les filles du prophète.
Relecture de l’Odyssée, parfois un signe, une allusion, suffit. Avec discrétion, le texte inscrit ses références et ses limites
Les Lotophages deviennent, dans des hôtels borgnes, d’obscurs fumeurs de shit, le chant des sirènes s’évanouit au creux d’écumes inconnues
Cerbère, un port, une limite, ville frontière au nom évocateur
Parfois un prénom convoque un univers mythologique
Retour aux origines. A la mer primordiale, source de mort, source de vie. Au féminin. A l’origine du récit, dans le monde occidental. Au lieu des naissances, presque de l’écriture, tablettes sumériennes, alphabet phénicien, ici naissent les signes qui donnent le poème, la mimésis
Le monde raconté n’est plus tout à fait inconnu, l’écriture procure une illusoire maîtrise
Le redoubler, le réécrire, c’est en nier l’absurdité
Cette aventure collective démultiplie l’entreprise de l’auteur solitaire, tente de donner du sens, et y parvient peut-être
Le livre dit le refus de l’intégrisme, de l’enfermement, harem ou gynécée. L’ombilic et les limbes. L’aspiration à la liberté. Le choix de l’aventure, quand aucune issue n’est possible
Mais l’itinéraire est aussi sensoriel, détails de la vie que l’on laisse, de l’odeur des marchés à celle âcre, de la poudre, ou saumâtre, des ports, souvenirs olfactifs dont la trace poursuit, quête inlassable
L’écriture du livre déplie l’imaginaire et la mémoire, suscite le départ pour ceux qui n’ont jamais quitté la rive et vivent, procuration ou empathie, l’errance des déracinés
Imaginant la fin du périple, et un futur qui s’ancre dans la tragédie du présent, entre le thriller, l’épopée et le mythe
Parole pour conjurer l’oubli
Et pour donner du sens

L'établissement

Lycée Pablo Picasso

120 avenue Jean Gilles

66028

Perpignan

Chef d'établissement

M.Didier Ferre