Lycée Agropolis Frédéric Bazille
En zones sensibles, la migration aujourd'hui
Un mot
J'en garde un magnifique souvenir, de rencontres très particulières, je veux dire très intimes, très touchantes, de mots donnés, de mots offerts, de sourires et de talents en devenir, ils se reconnaîtront, souhaitons-leur aujourd'hui d'atteindre leur Ithaque personnelle.
Emmanuel Adely
Emmanuel Adely
auteur
Les élèves ont été exemplaires. Pendant 2 jours, ils ont écrit à partir des propositions d'écriture de l'auteur, répartis en 3 groupes de 9 élèves afin de pouvoir écrire dans des conditions propices au calme.
L'équipe enseignante
Les réalisations

En bref

l'établissement
Lycée Agropolis Frédéric Bazille
la ville
3224 route de Mende 34093 Montpellier
la classe
Seconde générale (15-16 ans)
les intervenants
L'auteur : Emmanuel Adely | Christine Plantec (enseignante de lettre), Catherine Roghi-Granier (documentaliste), Fabrice Rossignol (documentaliste)
le thème
En zones sensibles, la migration aujourd'hui

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A bout portant

Il emporte toujours avec lui, qu'importe où il va, son couteau, et pour aller travailler, en plus de son arme de service, il prend toujours un petit pistolet. Il adore faire tourner son pistolet sur son doigt pendant les rondes. Comme le jour où il a abattu un migrant. Un souvenir permanent. La nuit. La pluie battante et le vent frais Il cherche sur qui pointer son arme. Il y a bien cette femme qui porte un bébé attaché à sa robe colorée dans son dos, ou bien ce vieillard qui a du mal à marcher, il y a aussi cet homme qui court en tirant sa femme par la main. Mais finalement il trouve sa cible. Un enfant. À peu près 5 ans, il est de peau noire. Il porte un short rouge et un t-shirt bleu clair.
Près de la barrière, entre les barbelés et le troisième fossé. Les projecteurs à fond sur le terrain. Une dizaine de personnes devant lui. En train de courir. Des femmes, des hommes, des enfants. Etrangement pas de bruit. Juste le bruit de la course. Comme à la chasse.
Il met en joue, pointe l'arme vers le petit garçon qui court pour ne pas se faire attraper. Un petit garçon presque arrivé de l'autre côté et qui se retourne vers les projecteurs. À bout portant, il n'hésite pas, il tire. L'enfant regarde le policier droit dans les yeux et tombe. Une tache rouge sur son t-shirt qui ne cesse de grandir.

Martin Chandre

Abdelkader

La cité de Palmyre domine les dunes de sable du désert syrien. Le 31 juillet 2015, Abdelkader, conservateur du musée de Damas revient d'une expédition de 5 jours où il subit une attaque de djihadistes. Il parvient à s’enfuir à bord de son 4x4 avec son ami archéologue et après 3 heures de route il rejoint son lieu de travail où il découvre que toutes les sculptures ont été décapitées par des terroristes et les gardiens du musée assassinés. C’est dans la nuit qui suit qu’il décide de quitter son pays avec sa femme et ses 3 enfants.

C’est lui Abdelkader Baba. Il a 30 ans, il vient de Damas. Jusqu’à hier, il était conservateur au musée de Damas mais après une attaque djihadiste, il décide de quitter son pays avec femme et enfants en laissant derrière lui sa mère et son frère. Issu d’une famille aisée, il paie les passeurs grassement pour se rendre à Thèbes, en Grèce. En Albanie, il sera séparé de sa femme. Après 20 jours d’attente dans un camp en périphérie de Tirana, il prend un bus avec ses trois enfants, direction l’Italie où on lui a promis le statut de réfugié politique. Dans le bus, il pense au musée des Offices de Florence et à la Primavera de Boticcelli. Il pense à sa femme. Il serre très fort le plus jeune de ses fils dans ses bras.
Au moment où je l’interviewe il est à quelques kilomètres de la frontière italienne, en Slovénie, sur le point de rejoindre sa femme qui selon l’Ambassade de Syrie à Rome l’attend de l’autre côté de la frontière. Mais tout sur son visage indique qu’il n’y croit pas.

Corian Parra

Adil

Mais pourquoi on doit faire ça ? Ils dérangent pas plus que ça dans ce camp … Les pauvres, déjà qu'ils ne vivaient pas dans de bonnes conditions mais maintenant il faut qu'on les vire ! Et cette école ? Comment ils vont faire pour éduquer leurs gosses, les instruire si on leur supprime l'école ? Je ne comprends vraiment pas : Détruisez tout, même les écoles, tout ce qu'ils ont construit. Le plus dur pour moi, ça a été ça : démonter l'école qu'un soudanais avait construite avec une dizaine d'hommes du camp. Adil était instituteur à Karthoum avant de fuir son pays. Elle était vraiment belle sa petite école. Si je m'étais opposé aux ordres, j'aurais pris le risque de perdre mon job. Finalement on est pas si différents d'eux. On doit, nous, aussi faire des choix qui ne nous plaisent pas... même si c'est pas vraiment pareil. Mes collègues, ils en pensent quoi eux ? Franz c'est sûr, ça le dérange pas... Il a même l'air d'y prendre du plaisir à démonter les baraquements. Bon, Mathieu lui, rien qu'à voir sa tête, ça se voit qu'il aime pas ça. Après je sais pas ce qu'il aime pas : si c'est le fait de démonter le camp ou si c'est plutôt les migrants qui lui reviennent pas.
Sale boulot, quand même !

Benoit Saunier

Agonie 2

Allongé sur le sol, dans la boue, parmi les rats morts et les eaux usées du camp, je ne sens plus mes pieds et mes mains, bientôt ce sera la fin. Tout le monde me voit, tous ont peur de finir comme moi. Une de ces maladies s'est emparée de mon corps, est-ce un mauvais rhume, une bronchite ou encore une angine je ne sais pas, je ne sais plus. D'autres avant moi sont morts et d'autres après moi mourront. Ces gens veulent-ils nous aider ou nous laisser crever dans ce nid à maladie où par milliers nous pensions avoir trouvé refuge ?
Allongé sur le sol, dans la boue, bientôt ce sera la fin.

Manon Verdier

Agonie

J'ai froid, j'ai peur, j'ai faim, je n'en peux plus de ce voyage interminable… L'eau est glacée et je la sens sur mon dos nu à chaque fois qu'une vague s'éclate contre le bateau. Les autres migrants m'étouffent et me serrent, le bateau tangue, d'horribles nausées me soulèvent le cœur. Je ne peux plus supporter ce bruit, mes oreilles sifflent et me font mal… Une odeur de transpiration plane dans l'air, le sel me colle à la peau et mes cheveux trempés gouttent sur mes épaules. Je suis à bout de forces et elles me lâchent petit à petit. Je me sens tomber, je ne tiens plus. Ma gorge est sèche, je la sens se serrer peu à peu.
Bientôt, je le sais, je ne lutterai plus, je m'abandonnerai à cette agréable sensation de légèreté. Avant de partir, je garderai mes yeux grands ouverts pour admirer une dernière fois le lever de soleil. Et je m’endormirai. Peu m’importe que ce soit pour toujours.

Sarah Huckel

Amazing

« Amazing, Wonderful ». Dans un anglais qu'il maîtrise parfaitement, il me confie qu'avant, il ne savait pas allumer un feu... Il parle un anglais sublime. « In the old days, I've never had this moments such as there ». Je lui réponds du mieux que je peux. « Ooh, it's really special... hum... for you, do you like it ? ». Un grand sourire et un hochement de tête, il me dit : « Yes, I love it, I would like always have this moments in my life ». De quoi parle-t-il ? De quoi parlons-nous ? Je ne sais plus. Il continue de me sourire, les mains tendues vers le brasero. Il me parle avec une fluidité déconcertante.« How did you learn english ? » je lui demande. Il me répond avec un léger sourire, fier de lui « J'ai appris parler anglais par moi-même, comme pour le français, you know ».

Maxime Goyard

Aymen

Dans un anglais qu’il maîtrise parfaitement, il m’a confié tout à l’heure qu’avant il ne savait pas allumer un feu. Les braises dans les yeux, un léger sourire aux lèvres, on dirait que le feu lui réchauffe le cœur. Aymen sourit à la vie.

Martin Chandre

Blog

Bonjour aux lecteurs de ce blog
J'écris ces quelques mots parce que je suis en colère ! En colère contre les gens qui nous accusent de faire un sale boulot.
Ça fait maintenant 15 ans que je fais ce métier et j'arrive à bout, j'en peux plus de devoir gazer ces migrants, de les voir pleurer, hurler, appeler au secours. Je préférerais tellement faire autrement mais je suis obligé de rester de marbre, de les regarder sans émotion, de les repousser loin de moi. Il faut rester neutre comme dit mon patron. Je sais qu'il y a des gens, en lisant ces quelques lignes, qui vont se demander pourquoi je ne quitte pas mon boulot ? Mais si ces gens me posent la question et bien je leur répondrai tout simplement que je suis papa de 3 enfants dont un qui va bientôt commencer ses études, le permis, tout ça, la vie au quotidien… Donc mon travail, j'y tiens et même si j'en suis malade, de faire ce que je fais, je peux pas me permettre de le quitter !
Mr X

Lucas Rousson

Cheich

Je ne vous comprends pas, je vous en veux de m'en vouloir. Je vous en veux à vous qui ne comprenez pas. A vous qui quand vous nous voyez, nous fuyez, à ceux qui cachent leur sac quand ils nous croisent. À ceux qui ne nous aiment pas, qui nous disent que leur pays a déjà assez de problèmes. Qu'ils sont déjà assez pauvres comme ça, qu'ils n'ont pas besoin de nous, qu'avec nous ce sera pire. J’aimerais leur demander ce qu’ils auraient fait à notre place ? Qu’auriez-vous fait avec Daesch qui vous impose sa loi ? Ne plus rire, ne plus chanter, ne plus lire se réunir après 20h. Trois fois, j’ai dû changer de cheich parce que la couleur de celui que je portais ne convenait pas. C’était à en devenir fou ! Parfois, j'aimerais que vous soyez à notre place, que vous perdiez votre maison, vos amis et votre famille. Que vous soyez obligés de quitter le pays que vous aimez. Pour voir ce que cela fait de ne plus être de nulle part et de se sentir étranger partout et rejeté pour une faute qu’on n’a pas commise. Pour que vous compreniez.

Morgane Gallais

Couple

Je lui ai crié ''Cours''. Elle aimait ça et elle a couru le plus vite qu'elle a pu au milieu des pneus carbonisés. L’odeur d’essence se mélangeait à l’air salé. Vers la mer, je courais derrière elle. Je pensais La guerre ne gagnera pas contre nous. J’ai entendu les tirs. La guerre ne nous enlèvera rien. Elle s'est mise à courir plus vite encore. Elle zigzaguait devant moi avec sa main sur son ventre qui portait notre enfant. La guerre ne nous enlèvera rien. Elle est tombée. J’ai crié ''Cours''. J’ai eu le temps de la rattraper. Elle était à genoux. Je l’ai retenue dans mes bras. J’ai dit ''On va y arriver''. J’ai vu le sang sur elle, sur ma peau. Je lui ai dit ''Ce n’est rien, ne t’inquiète pas''. Je l’ai relevée. Je l’ai soutenue. On a marché comme ça jusqu’au sable humide. Elle a demandé ''Je vais mourir ? ». J’ai dit ''Jamais, ma reine''. Je l’ai portée. J’ai dit ''Ce n’est rien''. Elle a dit ''Notre bébé !''. Je n’ai rien répondu. Je me suis agenouillé et mes dernières forces ont été pour nous emporter dans cette immense étendue d’eau...

Elora Sage

CRS

Tu aurais pu rentrer chez toi sans être accueilli par la foule de journalistes qui te collaient leurs caméras et leurs flashs sous les yeux. Tu aurais pu continuer ta vie paisiblement avec ta femme et tes deux enfants mais il y a eu cet évènement tragique que tu as provoqué. Tu aurais pu ne pas répondre aux questions des journalistes te demandant pourquoi tu avais fait ça ? Qu'est ce qui t'avait contraint à le faire ? Tu aurais pu fermer la porte au nez des journalistes même s'ils essayaient de l'ouvrir comme s'il s'agissait de pénétrer dans un lieu dangereux. Tu aurais pu éviter tout cela mais ton chef t'a ordonné de le faire. Tu aurais pu éviter non pas les questions des journalistes - comment les contrer, ils sont tellement entraînés - mais les questions de ta femme et celles de tes deux petites filles qui n'ont pas compris de te voir à la télévision. Et qui étaient en larmes lorsque tu es rentré chez toi ce soir-là.

Eliot Jaoul

Désolation

Tu portes un regard noir sur cette misère, tu en as les larmes aux yeux. Ce matin, la peur se lit sur tous ces visages usés par le froid, le vent, et l'espoir qu'un jour ils s’en sortent. Tu les regardes attentivement, cela n'a pas à être une réalité et pourtant elle l'est. Tu pourrais être à leur place, tu t'en veux d'avoir une vie meilleure que la leur.
Ces bâches sous lesquelles vivent ces personnes sont désolantes, des abris de fortune livrés au vent froid. Tu te sens coupable de ne pouvoir faire que très peu pour les aider. Tu vois cet homme, dans son regard la peur. Dans sa manière de marcher la peur. Dans ses mots encore et encore la peur. Certains enfants ne comprennent pas ce qu'ils sont en train de vivre, d'autres sont déjà morts, tu l’as lu quelque part. Des enfants n'ayant rien connu que la guerre et la fuite, n'ayant rien vécu.

Léa Duthilleul

Dinars

Sa grand-mère lui a donné 1000 dinars et sa bénédiction. Son grand-père lui a donné une arme en lui montrant comment s'en servir. Sa sœur de 6 ans lui a donné sa peluche préférée qu'elle a mis dans son sac au moment de partir. Sa mère en larme lui a donné un baiser et une liasse de billet, a peu près 2000 dinars. Son père lui a donné une accolade et lui a chuchoté à l'oreille “Sois fort mon fils“. Un chauffeur de bus lui a donné un ticket en échange de 2 dinars. Arrivé à Beyrouth, le capitaine du bateau qui l’a emmené jusqu’à Antalaya lui a demandé 200 dinars pour monter dans le bateau. En Turquie, une vendeuse lui a donné un vêtement. Un SDF lui a volé sa baguette de pain, achetée 0,90 dinars. Un conducteur lui a demandé 3 dinars pour l'emmener jusqu’à Istanbul. Un pêcheur lui a échangé 300 dinars pour traverser le golf du Bosphore, et passer la frontière de la Bulgarie. Un bulgare qu'il a croisé dans la rue lui a demandé 150 dinars contre trois nuits dans sa maison. Un camionneur l'a embarqué dans son camion en échange en 50 dinars. Son voyage en train de la frontière de la Bulgarie jusqu’à Budapest lui a coûté 1500 dinars. A la frontière hongroise, il se fait arrêter. On lui a donné un numéro.

Marie Sarfati

Docteur

J'ai été muté à Calais dans la brigade qui doit stopper les migrants pour pas qu'ils rentrent dans le tunnel. Dès le premier jour, il nous ont dit qu'il fallait les arrêter, les empêcher de passer, qu'ils allaient pas nous envahir comme des hordes d'insectes. Le premier mois je me suis dit que c'était normal. Je pensais que ça allait s'améliorer mais j'ai bien vu qu'il y en avait de plus en plus. C'était comme les sept plaies d'Egypte, ça n'arrêtait pas. Quand on en arrêtait cent, il y en avait deux cents qui arrivaient. Au bout de deux mois, on était tellement à cran qu'on leur donnait des noms comme à des sauvages. On en est même arrivé à souhaiter leur mort. Tous les jours, on voyait les mêmes têtes. Qui défilaient. Même les femmes et les hommes c'était pareil, même les enfants et les vieux c'était pareil, toujours les mêmes têtes de sauvages. J'en peux plus, Docteur, j'en peux plus, je sais pas comment continuer. J'en dors plus la nuit. Et il y a cette tête, toujours cette tête dans ma tête, et j'ai envie de tirer dessus.

Gabriel Bardou

2

Tout le monde t'appelle Many. Pourtant, tu t'appelles Ben Moktar. Tu as 32 ans. Tu n'as pas de famille. Enfin tu n'en as jamais eu. Maintenant que tu es parti d'Egypte et que tu es en Tunisie. Et que tu habites dans une cabane au bord de la plage. Tu as enfin une Mercedes. Tu as beaucoup d'argent. C'est surement dû à ton métier. Puisque tu es passeur. Tu es un des meilleurs passeurs de cette région. C'est grâce à toi que des milliers de migrants. C'est pour ça Many ? Tu t'es enrichit sur la misère humaine. Pourquoi as-tu fait ça ? L'argent ? Ou pour aider ces gens ? Tu as vu tellement d'horreur. Entre les morts sur les plages. Et les bateaux qui chavirent. Et ces cris. Des familles qui perdent leurs enfants. Peut-être un jour tu seras en prison. Mais pour l'instant, j'écris sur toi pour dénoncer et que le monde entier soit au courant.

Gabriel Bardou

Elaji Mbaye

Elaji Mbaye - 20 ans - Mauritanien - Habite Dakar - Sénégal - Taxi man - En a marre de sa vie exécrable. Essaie de rejoindre l’Espagne grâce à des passeurs, puis essaie de rejoindre la France pour vivre une vie plus agréable. Il a sur lui 800 000 Francs CFA (l'équivalent de 1200 euros). Il est loin de penser que c’est très insuffisant. Mais Amar, un ami d’enfance, le met en contact avec Moustapha, passeur depuis de nombreuses années et qui deal un passage à prix réduit. 600 000 CFA (900 euros) pour se cacher dans le faux réservoir d’essence d’un vieux pick-up.
Affaire conclue, rien ne peut plus le retenir à Dakar.

Jérôme Virey

Epicière Lampedusa

Je leur vends des sandwichs, des pansements, du doliprane, des bouteilles d'eau, quelques gâteaux, des bonbons. Des bonbons pour les enfants, voir leurs yeux brillants lorsque je leur les tends. Ils me payent avec quelques pièces, de différentes provenances, des euros, des dollars, des livres syriennes, des monnaies de pays que je ne connais pas.
Ça fait 3 mois que ça dure. Devant mon comptoir de caisse, les visages défilent. Ils changent. Tous les jours c'est différent, je revois rarement deux fois la même personne. Ils sont moins joyeux, les sourires sont plus rares, souvent je ne comprends pas ce qu'ils me disent, j’apprends l'arabe, ils parlent quasiment tous arabe alors, je m'adapte.
Les fins de mois sont compliquées, je ne peux pas m’empêcher de les aider, ils me touchent tous autant qu'ils sont, je sais que je ne peux pas continuer, qu'à ce rythme je les rejoindrai bientôt, pauvre, dans les rues de Lampedusa mais ça m'obsède. Me sentir utile, vivante.

Marysole Fertard

Exil

Sur le chemin de l’exil j’ai trouvé la rage des hommes, des femmes en pleurs, des enfants aux visages dévastés par la peur. J’ai trouvé des murs, des fossés. J’ai trouvé la détresse, la faim, la soif et tout le long la peur m’a suivi. J’ai trouvé le désespoir, la maladie, la mort. J’ai trouvé des sourires forcés, des ‘’excusez-moi, je voudrais bien mais je ne peux pas’’. J’ai trouvé la perte, la pauvreté, la médiocrité, l’hypocrisie, la colère, la folie des discours. J’ai trouvé la force de continuer, j’ai trouvé l’espoir... mais ce que je cherchais, je ne l’ai pas trouvé.

Elora Sage

Haya

Tu t'appelles Haya, tu vis à Bagdad, la capitale, tu as les yeux marrons, les cheveux bouclés attachés en chignon, tu es une jeune fille de treize ans, tu portes un jean troué, un pull noir sous une veste en jean. Tu vis encore dans la maison familiale avec tes parents et grands-parents, tu as deux frères, tu rêves de partir, d'être libre, de fuir la guerre, tu veux te prouver que tu es forte, courageuse. Tous les soirs tu prépares ton sac, tu es prête à partir, mais au final tu y renonces. C'est l'un de ces soirs que tu le rencontres, tu rentres vite de l'école, il est tard, tu es surprise, tu es là à le fixer, tu vois de la pitié dans son regard. Il te propose de venir manger chez lui mais tu refuses, par crainte. Il te demande s’il peut te prendre en photo, tu hésites mais très vite tu prends confiance et acceptes. Il braque alors l'objectif sur toi, des images te reviennent, la guerre qui arrive, qui est proche, les larmes te montent aux yeux. Il dit alors que c'est bien, que ça les fera réagir, ceux des pays de l'Europe, là-bas. Tu dis que tu t'appelles Haya, que tu vis à Bagdad, tu as les yeux marron, les cheveux bouclés attachés en chignon et tu es une jeune fille de treize ans.

Manon Verdier

Haytam à Berlin

Il est installé, dans une rue de Berlin, derrière une table de camping sur laquelle repose deux casseroles remplies de nourriture qu'il s'apprête à donner gratuitement à des sans-abris.
Il faut dire qu'Haytham Assali n'est pas un travailleur social ou un bénévole d'une d'association d'aide aux SDF. C'est un réfugié syrien arrivé fin 2014 en Allemagne. Devant sa table, il affiche sa motivation sur une petite affichette "Donner quelque chose en retour de l'hospitalité du peuple allemand."
Il a rencontré le 21 novembre Tabea Bü, par l’intermédiaire de l’association Sharehaus refugio, qui vient en aide aux sans-abris. Elle assure qu'Haytham "cuisine lui-même" ce qu'il sert tous les samedis, et paie tout ça "avec ses propres deniers", c'est-à-dire l'aide de 359 euros par mois que touche chaque réfugié en Allemagne.
Forcé à fuir la Syrie en octobre 2014 après avoir posté sur Internet des messages hostiles sur Bachar Al-Assad, il a dû quitter sa famille. Arrivé à Berlin l'an passé, il veut depuis "se sentir proche" des sans-abris. Il explique également qu'il veut dans le futur "avoir une grande maison pour aider tous ces gens".

Jeanne Desvignes

  • Info France Journal

    Générique
    Bonsoir à toutes et à tous, nous sommes le lundi 25 janvier 2016 vous êtes sur le journal Info-France et il est 20h. Les dernières informations : la mort d'un mexicain à la frontière américano-mexicaine.
  • Info France Journal

    Il est 20h. Un migrant mexicain est mort cette nuit. Cette information est inédite et elle vous est donnée par Info France. Un migrant mexicain, donc, est mort ce matin à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, il avait 35ans. On vient d'apprendre la nouvelle il s'appelait Alfredo Rodrigez et quittait le Mexique pour trouver du travail aux États-Unis. C'est une info de dernière minute donnée par Info France. Nous vous retrouvons pour toujours plus d'infos après une courte pause. Générique du journal
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Jungle

Aujourd’hui il fait un temps pourri, je sors acheter mon journal et m’assois dans le café où j’ai mes habitudes. J’ouvre le journal, et je lis le gros titre : Seul dans la jungle de Calais. Les pages qui suivent ne parlent que de ça, je sais que les migrants sont nombreux dans cette Jungle, mais là, de voir ses photos, je prends conscience de ce qui se passe là-bas.
Sur la photo illustrant l’article, on voit un homme seul assis sur une chaise pliante au milieu de la Jungle, les pieds dans la boue, le corps emmitouflé dans une couverture. Cet homme a-t-il une famille, des amis ? Et qu’est-ce qu’il fait de sa journée ? Je ne sais pas mais, moi, ça me fait de la peine de le voir comme ça, je l’inviterais bien à se réchauffer chez moi. Mais bon, c’est interdit par la loi. Une retraitée a été inculpée pour avoir rechargé des téléphones portables. Alors accueillir un migrant, j’imagine...
Partout autour de lui, des détritus et des tentes de migrants et en guise de barrière, des fils barbelés.
Il a l'air tellement triste, cet homme, tellement fatigué aussi. Tiens, il a une alliance en argent, le soleil la fait briller tout comme ses yeux qui, pris par surprise, fuient sur le côté. Sa famille l’attend peut-être en Angleterre. La main à l'alliance, sa main gauche sert très fort la couverture. Son geste me rappelle une autre photo. Un fou emmitouflé dans une veste trop grande, un fou photographié par Raymond Depardon, je crois... Il doit y tenir à cette alliance, à cette promesse de retrouver sa femme.
Ça doit être horrible de photographier une personne dans le besoin, comme ça, les pieds dans la boue, sans pouvoir rien y faire.

Jean-Nicolas Taboada

Kirkout

Kirkout, grande ville du nord de l'Irak.
Elle est dans sa chambre. Il est tôt. Le jour se lève à peine. Elle prend une valise, la pose sur son lit, choisit quelques habits, les met dans la valise. Elle cherche le foulard préféré de sa mère, une petite couverture, une photo de famille qu'elle prend aussi avec elle, qui était mise dans un cadre qu'elle avait offert à ses parents pour leurs 25 ans de mariage. C'est une photo où elle pose, assise entre son père et sa mère, elle, Amira, quelques mois avant la mort de ses parents. Elle retourne à sa valise pour y mettre ses dernières affaires. Elle est pressée, son bus part à 15h30 pour Beyrouth. Le voyage sera long. Elle est anxieuse. Elle va dans la cuisine pour préparer quelques provisions, elle prend des kurat al-mishmish, ses petits gâteaux à l'abricot sec et au jus d'orange frais, petits gâteaux que sa mère faisait souvent, de l'eau dans une bouteille de plastique. Quelques minutes passent et elle remarque que l'horloge indique 15h00.
C'est l'heure. Elle doit maintenant partir. Quitter sa maison où elle a vécu 26 ans. Ne plus jamais revoir Al-Hajawi, quartier où elle est née, où elle a grandi, où elle a tout appris.
15h00 à Kirkout. Elle part.

Clara Vautrot

La coiffeuse du désert

Tu es partie il y a maintenant deux jours. Tu avances seule sur une route couverte de sable au milieu du désert. Ton petit ciseau en poche, tu erres, abandonnée à ton sort. Tu as quitté ta maison, ton salon de coiffure pour fuir ton pays. De toute façon, tu n'avais pas le choix puisque tu n'avais plus rien là-bas. Tu n'avais plus de maison, confisquée par Daech. Plus de salon de coiffure, détruit par un obus. Plus de famille.
Tu gardes tout cela au fond de toi et tu avances. Tu avances vers l'Europe, vers Melilla, vers une nouvelle vie. Libre. Tu espères arriver avec un passeport valide. Tu seras alors prise en charge par les autorités et tu entreras en Europe. Alors tu pourras ouvrir un salon de coiffure. Recréer un foyer, fonder une famille. Repartir à zéro et vivre.
Tu sais aussi que là-bas, en Europe, ils ont peur de toi parce que tu es noire et que tu n'es pas de chez eux. Mais tu gardes espoir et tu avances. Tu avances vers la liberté.

Jilian Jouault

Le passeur de Palerme

3h15. Mon réveil sonne. Je me lève, prends mon jean noir, le mets, je sors. Il fait bon dehors. Je rentre, mets un T-shirt et prends un café.

3 h 30. J'enfile mes Converses noires, prends mon téléphone, mes écouteurs et mon portefeuille. Je glisse mon petit foulard noir et blanc dans ma poche arrière droite et le laisse dépasser un peu de ma poche. Je prends mes clés, ferme ma maison, je me dirige vers le port. Aujourd'hui, je fais passer une famille algérienne jusqu'à Naples. Je saute dans mon Zodiac, le fais démarrer et sors du port. Je me rends au point de rendez-vous, une crique à 2 kilomètres à l'ouest.

4h00. Ca y est, j'y suis. J'accoste et attends seul dans le noir, du Métal à fond dans les oreilles, Slipknot, j'adore ce groupe.
Une tache blanche se rapproche. Un bateau arrive.

4h33. Les Algériens débarquent, deux adultes et leur fille, d'une dizaine d'années.
Calcul rapide et simple, mille euros par personne, ça commence à faire une petite somme sympa. L'homme, Assène si j'ai bien compris, s'approche de moi et me donne l'argent.
Je compte les billets, 60 billets de 50 euros, je les mets dans ma poche. Je leur dis de monter sur le bateau, de rester silencieux.

4h40. Je démarre le bateau et on part. On part pour 9 heures de bateau.
Je fais ça depuis un an. Des allers-retours entre Palerme et Naples, une fois par semaine. Ça rend service aux gens, aussi.

13h24. On arrive dans une crique près de Naples, j'y dépose la famille. Je les regarde partir sur la plage.

13h40. Je m'achète un sandwich à Naples, fais le plein de fuel et retourne à Palerme.

23h16. J'arrive chez moi, je me lave. A minuit, je vais me coucher.

Benoit Saunier

L'enfant au doudou

Mais où est ce qu'il est ? Maman, tu l’as mis où mon doudou ?! Ça y est ! Je t'ai enfin retrouvé ! On est à... Non, c'est vrai, je ne peux pas dire mon prénom ni même là où je suis, même à toi, mon doudou. C'est ma maman qui m'a dit de ne pas le dire, surtout pas aux autres messieurs sur les bateaux. Ceux qu'on verra demain.
Hier, on est arrivés ici avec deux autres personnes, un enfant et sa maman. Le garçon s'est moqué de moi parce que je marche avec deux cannes. Mais maman m'a dit de ne pas faire attention à ça, qu'elle m'aimait comme j'étais. Je suis dans un endroit où il y a plein de monde. Tu vois, Doudou, moi je voulais pas partir de la maison parce qu'on était bien là-bas. Je suis sûre que toi aussi, tu serais bien resté là-bas. On avait souvent peur, les bombes, le bruit, les cris, tout ça, mais au moins les enfants ne se moquaient pas de moi. Mais bon, maman a dit que ça ne va pas être très long. Qu'on sera bientôt dans une nouvelle maison.
Maman a l'air inquiet. Je crois que c'est parce qu'on attend demain un monsieur. Mais j'ai promis à papa de ne pas en parler. Je peux juste te dire qu'il arrivera en bateau sur la plage où on est allé jouer cet après-midi. Il devrait arriver dans pas très longtemps qu'il dit, mon papa. Alors maintenant, petit doudou, il faut aller se coucher, on se lève tôt demain. Et si tu as le mal de mer, je te serrerai fort contre moi.

Jillian Jouault

L'épicier

Il parle Grec et un peu le français, l'anglais, l'allemand. Rusé, sympathique, serviable mais un peu têtu, c'est un jeune homme baraqué, avec des yeux sombres, des cheveux et une barbe noire. Il porte un t-shirt bleu clair, un jeans et la montre de son père. Il se touche souvent le menton et dit souvent « j'en peux plus ». Enfant, il allait souvent à la supérette de son père, c'est à cet endroit qu'il se sentait le mieux. En sortant du centre-ville et en se dirigeant vers le Captain Elias, un hôtel désaffecté transformé en un centre d'hébergement insalubre pour migrants, on tombe sur la supérette de Stratos. Le jeune homme a le sourire. D'ordinaire, il vend des cartes postales, des boissons, des sucreries et des fruits aux résidents des hôtels à proximité. Mais en bon commerçant, il s'est adapté à sa nouvelle clientèle. Il a des pains de toutes sortes. Car tous les migrants n'ont pas les mêmes goûts. « Les Pakistanais raffolent des pickles, les Afghans achètent tout ce qui est épicé, les Syriens c'est surtout du poulet ». Stratos vend désormais des œufs, des pommes de terre, des tomates, de la farine en plus des cigarettes et des jeux de cartes. Pas de charité pourtant. Il est loin d'avoir revu ses tarifs à la baisse. Des touristes, il en a toujours dans sa supérette. Mais c'est surtout ses nouveaux voisins ses clients. Il estime que grâce aux migrants, il fait environ trente pour cent de chiffre d'affaire en plus. «  Ça fait drôle de le dire, mais je travaille mieux grâce à eux » reconnaît Stratos le jeune épicier, avec son sourire de travers et son cheveu sur la langue.

Jeanne Desvignes

Mamadou

Il y a un algérien, il s'appelle Mamadou, il est né le dix janvier mille neuf cent quatre-vingt-dix-sept, il a dix-neuf ans, il mesure un mètre quatre-vingt-cinq, il a été quitté l'école à l'âge de neuf ans, il travaille au champ avec son père et sa mère, il espère qu'un jour il pourra retourner à l'école, il a entendu que des passeurs entre le Maroc et l'Espagne se faisaient beaucoup d'argent, il décide de faire de même, il prévoit de faire dix allers-retours entre ces deux pays pour gagner assez d'argent et retourner étudier à l'école. Dix, pas un de plus. Il ne dit rien à sa famille. Il prend son sac et part.

Eliot Jaoul

Morts

Des hommes et femmes souffrent. Ces hommes et femmes ont faim. Ces hommes et femmes ont peur, ils sont terrifiés. Ces hommes et femmes sont arrivés ici dans des conditions misérables. Quand d'autres sont morts. Morts, piétinés dans des bateaux. Morts, noyés dans la mer déchaînée. Morts aux frontières en essayant de fuir, de sauver leur peau. Morts de faim, de soif. Morts, gelés dans la nuit. Morts en se sacrifiant, pour leurs enfants, leurs femmes. Morts sur les routes. Morts dans des heurts avec les forces de l'ordre. Morts, étouffés par les fumigènes ou par l'air vicié des camions. Morts dans le silence et les yeux détournés de l'Europe.

Maia De Wavrechin

Must du must

C'est le pactole, le must du must, des kilomètres et des kilomètres de barrières, une frontière infranchissable, ils ont dit. Vous vous rendez compte ! Des millions et des millions jusqu’à plus en pouvoir, je serai riche, riche. Ils en ont demandés des solides, des murs hauts et larges, ils les veulent lisses, aucune accroche, entièrement et parfaitement lisses. C’est important. Personne ne doit pouvoir traverser, escalader, casser, creuser cette foutue muraille. Faut pas s'inquiéter. Je vais faire un deuxième mur de Berlin moi. Je sais faire que ça, mais je le fais bien. Je vais mettre mes hommes à phosphorer sur le projet, étudier les nouveaux matériaux qu’on vient de recevoir, améliorer ce qu’on fait déjà très bien. Bref, être les meilleurs ! En même temps, si je comprends qu’ils veulent que ce soit totalement infranchissable, je trouve que ça fait sacrément long quand même une frontière qui doit aller jusqu’à 800 mètres dans la mer. C’est surtout cette partie du barrage qui va être coton à implanter. Mais peu importe, vous vous rendez compte, un appel d’offre de l’Etat américain qu’on a décroché avec mon équipe, payé rubis sur ongle. Quand je pense à tout le pognon que je vais me faire, j’en ai le tournis.

Marysole Fertard

Nous étions

Nous étions jeunes et pourtant aucun de nous n'avait plus la force de bouger. Nous regardions tous cette terre s'approcher de notre bateau. Un jeune homme à côté de moi s'était effondré en larmes, il n'en pouvait plus, nous n'en pouvions plus. Mais ça n'était pas terminé. Un bateau arrivait, les garde-côtes arrivaient.
Nous étions jeunes et pourtant nous allions échouer dans notre quête de liberté.

Benoît Saunier

Pane Pomodoro

Elle me demande un pain rond et 4 tomates, elle sert dans sa main froissée une bague fine en or. Sa tête ne dépasse pas le petit mur qui nous sépare, elle doit avoir au maximum 9 ans, elle a de gros cernes qui noircissent ses petits yeux et une peau mate parfaite. Elle ne comprend pas ma langue, je le vois bien qu’elle ne comprend pas. Elle me sourit en me tendant le bijou. J'aurais pu refuser, je ne connaissais pas la valeur de l'objet, mais l'idée ne m'a pas effleurée.
Elle est repartie en faisant battre ses cheveux sur son dos tout en tenant le petit sac qui renfermait ses provisions. Pendant un mois, elle est venue tous les jours.
Elle est entrée tous les matins, tous les matins à la même heure. A 9h, tous les matins. Tous les matins elle m'a tendu une petite liste écrite en mauvais italien. Chaque matin, sur cette liste il y avait écrit Pane et Pomodoro, et des chiffres pour le nombre de tomates qu'elle voulait. Tous les matins elle portait ce même pull noir et un pantalon rayé. Un matin des euros, un matin des dirhams, un autre matin, un foulard. Hier matin, elle est venue avec une carte postale de l’Italie. Ce matin, elle n’est pas venue.

Marysole Fertard

Passeur bénévole

Encore une famille de migrants que j'ai fait passer du Maroc à l'Espagne il y a deux semaines, j'ai failli me faire cramer cette fois, c'était chaud. J'aide des gens à passer en douce, je déteste l'injustice. Dans 2h je dois faire passer une femme nommée Anita, sa grand-mère est une amie à moi, le temps que je revienne à la frontière, ça passe crème. Je connais les gardes, je leur trafique un peu d'alcool, on est potes, ils me laissent faire. Avec mon pick-up, je passe la frontière tranquille, j’évite les contrôles, les radars. Je retrouve la gamine près de la plage et là, je la fais monter à l’arrière. Il y a une petite trappe et un espace pas très confortable mais suffisant pour une fille de sa taille. De toute façon, c’est tout ce que j’ai. Et hop, la frontière, le petit ralentissement, le salut aux douaniers, Pas de vérification. Jamais. Je l'emmène jusqu'à Cordoue gratos. Et si tout se passe bien, à elle la nouvelle vie.

Lucas Rousson

Peter Awk

21h45. Regard vide. Gouttes de transpiration sur le front. Moustache bien épaisse. Rasé de près. Yeux marron foncés. Oreilles décollées à 3 cm de sa boîte crânienne. Casquette de l'organisation européenne en bleu outremer et bleu ciel. Uniforme aux mêmes couleurs. Jumelles sous le bras. Bombes lacrymogènes tout autour de sa ceinture. Le beau logo FRONTEX inscrit dans le dos.

22h00. Accroupi comme s'il faisait sa prière, les lèvres entr'ouvertes, il respire d'une façon saccadée, très rapide. Comme chaque fois qu'il s'apprête à embarquer, il se donne trois claques sur le visage.

22h02. Peter Awk, garde-côtes, embauché pour l'opération Mare nostrum en 2014, embarque sur son navire avec ses collègues. Son travail a permis d'arrêter des passeurs et de les faire condamner. Il en est fier. 500 passeurs depuis 2 ans, c'est pas rien ! Mais depuis, comme un effet d'appel d'air, les migrants se sont multipliés d'Erythrée, de Libye, d'Irak et de Syrie estimant que la traversée est moins risquée depuis que Frontex les protège. Peter Awk n'en peut plus, ça le rend malade tous ces naufrages.

22h27. Un radar côtier leur indique qu'un bateau est sur le point de chavirer à 2 milles. Il saisit ses jumelles à infra-rouge et confirme l'information. La mer est démontée et des hommes sont déjà tombés à la mer. Il se dit que cette nuit sera sa dernière opération de sauvetage.

Maxime Goyard

Pomme

C'était ma dernière pomme. Ils étaient deux. Ils m'ont regardé avec insistance. J'appréhendais la décision que je devais prendre. Ils ont commencé à balbutier des formules de politesse. Please, please, apple for me avec un accent anglais nul. Ils étaient pathétiques avec leur sourire, leurs yeux brillants et leur mine épuisée. Je ne savais pas quoi faire. À force de se répéter, ils se couvraient mutuellement la voix si bien qu'ils formaient un méli-mélo de sons incompréhensibles. Ça les a énervé que je ne fasse rien, que je ne comprenne rien. Le plus jeune s'est emparé du fruit au creux de ma main avec brutalité. Je n'étais qu'une partie du décor. Je n'ai rien fait. Je suis restée impassible au milieu de la scène. La pomme est tombée au sol. Ils se sont tous deux jetés dessus. Ils étaient transformés. Ils étaient animaux. Ils se battaient pour un fruit.

Marysole Fertard

Raciste

Putains de migrants ! Pourquoi a-t-il fallu qu'ils s’installent en face de chez moi ! Tous les matins dès que je me lève, je vois toutes ces bâches bleues. Les détritus qui s’entassent, mon quartier transformé en poubelle et leur va-et-vient et leurs cris, c’est vraiment impossible.
Et pourquoi ils sont venus ici ? À Calais, bordel ?! On devrait tous les balancer dans un bateau et les renvoyer chez eux. Et puis pourquoi ces frontières sont toujours ouvertes ? J'veux dire, ça doit pas être bien dur de les empêcher de passer. Y'a qu'à fouiller un peu plus les voitures ou placer des gardes le long des côtes pour repérer leurs embarcations et les couler, tiens. Oui, c’est ça, les couler. Et puis on va pas me dire que du point de vue économique, ils nous aident beaucoup. Sérieusement ils servent à quoi ? Je vous le demande à vous. Je vous le demande à vous qui écrivez sur eux, à vous qui lisez ce texte.

Benoît Saunier

SDF

Il dormait sur le sol humide comme à son habitude. Quand, plus bas dans la rue, il entend du monde parler. Il ne comprend pas ce qui se dit. Il lève la tête. Le soleil est à peine levé. Il sort de son duvet encore chaud, le plie et d’un geste fait tomber son gobelet de pièces. Il râle puis le ramasse en glissant quelques pièces dans sa poche. Il marche vers ce qui lui semble être des conversations. Qui a bien pu le déranger dans son sommeil, toutes ces voix qui recouvrent le bruit des voitures et le va et vient de la mer. Il voit des enfants, réfugiés dans les jambes de leurs parents. Des hommes, des femmes s’agitant, parlant, souriant, pleurant. Ces gens sont sales. Ces gens sont trempés pense-t-il. Il reste debout à les observer. Ce sont des retrouvailles. Il assiste à cette scène, impassible. Puis il tâte sa poche et se dirige vers une boulangerie.
Il marche jusqu’à un jeune enfant perdu. Il s’accroupit et lui tend un croissant bien croustillant.

Elora Sage

Tentes

D'ici je vois tout.
Je passe la moitié de mes journées assise sur ce transat à regarder ce qui se passe devant chez moi. Avant, les gens passaient à vélo, à pied, en moto, en scooter, ils couraient, marchaient, ils s'arrêtaient pour regarder la mer. Ils parlaient, s'embrassaient, riaient. Je n'en vois plus aucun maintenant. Aujourd'hui les gens ne passent plus ici et ceux qui sont là, ils sont plus de vingt, ils y restent sans rien faire. Ils sont algériens, syriens, sénégalais, congolais, irakiens. Toujours les mêmes depuis 3 semaines. Ils sont entassés à 4 ou 5 dans des tentes, leurs vies réduites au strict minimum.
Certaines femmes sont déjà venues me voir pour remplir leurs bouteilles, aller ou toilettes ou même prendre une douche. Je ne refuse pas. Elles entrent, ne parlent pas, je les guide. Elles regardent toujours avec de grands yeux ronds les différentes pièces, elles me sourient, parfois. Certaines comprennent quand je leur parle, d'autres non.
Les familles partent la nuit. Je les vois. Elles attendent que la lune soit haute dans le ciel. Elles abandonnent leurs tentes et fuient.
Il y a des enfants aussi. Ils sont seuls.
Quel que soit le temps, ils errent sur la plage.

Marysole Fertard

Tu pourrais

Tu pourrais être ce jeune homme nommé Moktard, tu aurais 18 ans et tu habiterais Damas, tous les soirs tu entendrais des bombardements, toujours le même bruit, ce bruit sourd.

Tu pourrais être ce père de famille qui doit envoyer ses enfants dans un pays en paix pour qu'ils puissent avoir une chance de vivre.

Tu pourrais être ce jeune migrant de 17 ans qui s'apprête à quitter sa ville natale, sa famille pour fuir le terrorisme et démarrer une nouvelle vie.

Tu pourrais être ce petit enfant qui ne comprend pas pourquoi il a quitté sa maison, dans ton petit sac à dos tu y aurais mis ton doudou, tes crayons de couleurs, et tes pantoufles.

Tu pourrais être ce migrant, qui marche, marche sans jamais s'arrêter pour atteindre la destination finale, la faim et la fatigue te rongeant, ainsi que la douleur. Quelle serais ta question à ce moment-là du voyage à part : serai-je encore vivant demain ?

Tu pourrais être ce jeune homme grec qu'on surnomme Pavlos, et qui s'occupe de faire passer les migrants de l'île de Kos à la Grèce, ou encore de Grèce à la Macédoine.

Tu pourrais être un de ceux qui habite dans cette fameuse Jungle, et tu verrais de jour en jour de nouveaux visages arriver, de nouvelles personnes débarquer, tu verrais la misère s'étendre et tu ne pourrais rien y faire.

Tu pourrais être ce migrant débordant d’émotion à son arrivée en Allemagne, ton Odyssée terminée, des larmes commenceraient à couler, et tu serais submergé par des sentiments contradictoires de joie et de désespoir.

Tu pourrais être cette adolescente longeant tous les matins un camp d’immigrés pour rejoindre ton lycée. Tes écouteurs et ton téléphone dans les mains ne te souciant pas de ce qu'il y a autour de toi. Mettant la musique à fond jusqu’à la grille de ton établissement.

Tu pourrais être ce jeune journaliste constatant la misère du monde, accablé de voir de quoi sont capables les hommes. Tu te dirais que c’est indispensable de témoigner, de dire ce qui se passe ici.

Tu pourrais être ce photographe qui immortalise des moments aussi touchants les uns que les autres, qui se cache derrière son appareil photo plutôt que de voir à l’œil nu ce spectacle sidérant.

Tristan Boissière

Twenty

Je vois le port au loin, et je commence à distinguer la foule de migrants qui attend mon arrivée. Ils sont nombreux aujourd'hui c'est mon jour de chance ! J’accoste entre deux bateaux, heureusement, il n'est que 3h du matin les gens de la ville ne sont pas encore levés, je peux faire mon travail tranquille. J’arrête le moteur et installe une planche entre mon bateau et le quai. Je descends vers eux : Twenty, twenty ils ne parlent pas bien anglais mais je sais qu'ils comprennent, ils ont l'habitude, les passeurs crient toujours le nombre de places qu'ils ont sur leur embarcation. C'est bien connu, tous les syriens le savent et puis je ne parle pas bien anglais. Ils se mettent en file indienne, je récupère l'argent et les entasse pour pouvoir faire rentrer 20 personnes. Je prends 1500 euros par personne mais je décide de faire un tarif enfant à 900 euros. J'accepte également les dollars et les bijoux en or ou en pierres précieuses que je gratte contre mes dents pour vérifier leur valeur. Les 20 personnes ont embarqué et les autres migrants qui restent sur le port se plaignent et se lamentent dans leur langue. Une femme se met à genoux devant moi et m'attrape les jambes en me suppliant certainement de l'accepter. Je la repousse d'un coup de pied et monte dans le bateau. Je n'ai pas envie d'avoir des problèmes moi ! Une fois en mer, je compte le butin que j'ai amassé puis empoigne le gouvernail afin de contourner les gardes-frontières. Les vagues viennent s'éclater contre ma barque et j’entends des syriens crier : Help ! Je leur dit Shut up, shut up ! en faisant signe de la main. C'est vrai quoi, il faut pas commencer à ralentir, moi, je ne peux pas prendre le risque de rester dans le champ de vision des gardes-frontières. Et puis s’ils crient encore comme ça on va se faire repérer. Je me rapproche de la côte, je jette les amarres sur une petite plage et je les tire un par un hors de mon embarcation. Une fois seul, je reprends le large vers la Turquie.

Sarah Huckel

Vengais

La petite embarcation poussée par les vagues arrive près du rivage. Le vent qui décoiffe un peu mes cheveux indique que notre voyage sera mouvementé. Vengáis, vengáis crie le passeur. Je ne sais pas ce que cela signifie mais je comprends qu'il attend l'argent pour nous faire monter dans sa barque. Ma mère s'est installée à l’arrière avec la couverture. Nous sommes tous entassés les uns sur les autres et les vagues qui font tanguer et chavirer le petit bateau me donnent la nausée. Il me tarde de voir la côte espagnole et que ce long voyage soit terminé. Nous n'osons ni bouger ni parler, apeurés à l'idée de nous faire prendre par les gardes-frontières et nous ne savons pas ce nous allons faire à notre arrivée ni où nous irons. Peu à peu, le jour se lève et on peut apercevoir les premiers rayons de soleil sur la côte en face. Cadeau de bienvenue, je me dis. A présent, mon pays est loin et avec lui tous les souvenirs atroces de notre vie là-bas avant notre départ. Dans ce jour d’Avril qui se lève sur la mer, je jure de ne plus être la jeune fille qui fuit la pauvreté. Je serai celle qui veut commencer une nouvelle vie dans un nouveau pays avec une nouvelle langue et de nouveaux paysages. Je ne sais pas encore comment je vais m’y prendre mais personne ici ne le sait. Ce qui est sûr c'est qu'à mon arrivée en Espagne, je ne m’appellerai plus Tania. Mais Nia.

Sarah Huckel

Xerses

Ils arrivent par bateaux sur les côtes grecques. Ils débarquent sur l’île de Kos. Ils envahissent les contrées voisines tels des Perses en colère et affamés. Ils viennent par centaines, par milliers … Ils s’installent, légions romaines de l’époque contemporaine. Ils ont soif, faim, ils sont fatigués de combattre l’assaut militaire, les bombes lacrymogènes, les insultes, sale arabe, sale étranger, rentre chez toi … Ils tiennent bon. Ils ont gagnés une bataille mais pas la guerre. Nous les attendons de pied ferme. Nous résisterons à leurs offensives comme les 300 qui résistèrent à Xerses.

Corian Parra

 

Souvenirs, souvenirs
L'auteur

Emmanuel Adely

Auteur
Poésie, roman, nouvelle, théâtre

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adely emmanuel

Pari

C'est un pari à trois joueurs. Ou un peu plus. Il y a l'écrivain. Il y a le (la) professeur. Et il y a le groupe des élèves : le groupe en tant que groupe. Un bloc. Des garçons, des filles.Mais d'abord le (la)professeur. Ça se joue avec lui (elle) d'abord. Avant tout. Il n'y a pas de bon groupe sans bon professeur. Il peut y avoir de bons élèves sans bon professeur mais de bon groupe non. Ni de dynamique. Et il n'y a pas de bon professeur sans rencontre, conversation, enthousiasme, sans sa volonté de tenter des choses. Il n'y a d'ailleurs pas de mauvais groupe avec un bon professeur. Il peut y avoir des élèves plus faibles, mais de mauvais groupe non. Donc la première clé c'est le (la) professeur. Son envie de rencontrer l'écrivain. Son envie de l'inviter. Son envie de le partager. Sans ces envies-là, le pari est perdu. D'ores et déjà.
Parce qu'après il y a le groupe des élèves. Le groupe en tant que groupe. Une masse de garçons et de filles. Qui peuvent penser à autre chose. Qui peuvent avoir envie d'être ailleurs. Qui peuvent s'ennuyer a priori. Qui peuvent être indifférents. Et c'est d'abord une masse compacte, ce groupe. Cohérente. Avec sa propre dynamique. Avec des zones de turbulences possibles. Avec des zones d'attention immédiate. Et ça se sent très vite une classe. Ça se devine très vite. C'est très animal au départ. On se flaire. On se renifle. C'est qui, l'autre, cet autre et cet autre qui font groupe, etc.
C'est donc un pari. Au départ. Celui de se plaire. D'abord. Une question de séduction. Bien sûr. Avant de travailler et de tenter des choses il faut les convaincre. Qu'écrire ce n'est pas qu'écrire des Devoirs sur table, des choses qui seront notées, des choses rébarbatives. Qu'écrire c'est un plaisir/une contrainte, une liberté, une ouverture. Qu'écrire ce n'est pas être hors du monde mais DANS le monde, dans ce qui nous entoure. Qu'écrire ça apporte quelque chose. Qu'écrire c'est être absolument vivant.
Ça commence donc par une rencontre, par une conversation, des questions, des remarques. Est-ce que j'écris tous les jours. Est-ce que je gagne beaucoup d'argent. Est-ce que j'ai un autre métier. Est-ce que j'ai une famille. Est-ce que j'aime rencontrer des classes. Pourquoi je rencontre des classes. Pourquoi je fais ce métier. Est-ce que c'est un métier. Pourquoi ce titre pour tel livre. Est-ce que je suis passé à la télévision. Combien de livres je vends. Est-ce que je choisis les couvertures. Est-ce que, est-ce que, est-ce que.
C'est là que ça se joue. A ce moment-là de l'atelier. Si ce moment-là est réussi alors il pourra se passer quelque chose. Pour moi. A mon niveau de pratique. Pour moi ça se joue là. Dans la confiance qui s'instaure à ce moment-là, ou pas. Dans la personnalisation du groupe, de chacun de ses membres.
Ensuite, c'est du plaisir. C'est de l'éveil. C'est du travail. C'est de la découverte. Qu'écrire peut être simple, aussi. Différent. Qu'écrire peut ouvrir à tout, aussi. A ce qui se passe autour. A ce qui arrive autour. A ce qu'on est. A ce qu'on voudrait qu'on soit. A tout. Avec juste ceci que nous avons en commun et qu'on a tous appris à l'école, des mots. Des mots qu'on assemble, qu'on choisit, qu'on change, qu'on ordonne. Pour eux, ça.
Pour moi, la rencontre avec eux, avec certains qui sont magnifiques, qui sont déjà dans l'écriture, dans le plaisir de l'écriture, qui continueront peut-être, qui n'ont pas besoin de moi. Avec d'autres qui s'aperçoivent que ça mène à quelque chose, écrire, que ce n'est pas qu'inutile, que ça ouvre à soi, donc aux autres, que ça ouvre sur de l'inattendu, et que simplement choisir tel mot plutôt qu'un autre, telle tournure de phrase, modifie tout. Même avec ceux qui n'y arrivent pas. Qui ne se croient pas capables d'y arriver. On y arrive. On arrive à quelque chose. Qui n'est pas destiné à les faire devenir écrivains, encore que pourquoi pas, qui est juste destiné à leur donner confiance.
Alors, en l'espèce, dans le cas particulier de ces ateliers au Lycée Agropolis Frédéric Bazille de Montpellier, de nos rencontres joyeuses et dynamiques, je ne peux rien ajouter à ça, sinon simplement saluer le travail remarquable de la professeur, Christine Plantec, et son enthousiasme généreux, son soutien sans faille, ses idées, ses échos, et la remercier, ainsi que Catherine, du CDI, toujours présente aussi, pour terminer par un sincère salut à tous les élèves de Seconde qui ont créé une Odyssée, un voyage tumultueux dans ce monde qui est le nôtre. J'en garde un magnifique souvenir, de rencontres très particulières je veux dire très intimes, très touchantes, de mots donnés, de mots offerts, de sourires et de talents en devenir, ils se reconnaîtront, souhaitons-leur aujourd'hui d'atteindre leur Ithaque personnelle.

L'établissement

Lycée Agropolis Frédéric Bazille

3224 route de Mendes

34 093

Montpellier

Chef d'établissement

M. Jean-Louis Cung